Entre traditions et modernité : le Bikutsi conjugué au féminin

Entre traditions et modernité : le Bikutsi conjugué au féminin

Lecture 7 minutes

Mbëmbë ngogue! *

Je suis TRÈS contente de vous retrouver pour ce nouvel article. En ce mois où l’on rappelle l’importance de respecter les femmes ainsi que les autres droits, j’ai tenu à vous parler du Bikutsi. Mais pas n’importe lequel… le Bikutsi féminin ! Synonyme « « « d’obscénité » » » pour les uns, souvenir et tradition pour les autres… Aujourd’hui, je vous invite à la (re)découverte d’un pan de la culture camerounaise à travers le portrait de quelques grands noms du Bikutsi.

(À tous ceux qui sont encore réticents à l’idée de mettre du Bikutsi dans leurs vies, j’espère que vous rejoindrez la lumière à la fin de votre lecture)

*[Bonsoir en ewondo]

Sommaire :

  1. Aux sources du Bikutsi
  2. Les instruments : élément essentiel du Bikutsi
  3. L’évolution du Bikutsi conjugué au féminin

 

Aux sources du Bikutsi

« La poule ne doit pas chanter devant le coq. »

Le Bikutsi est à la fois un genre musical et une danse traditionnelle née dans les régions du Centre et du Sud au Cameroun lors de l’époque coloniale.

Le mot « bikutsi » signifierait « battements de la terre » (bi étant la marque du pluriel, « ku » signifiant « battre » et « si » la terre).

Dans une société où seuls les hommes avaient le droit la parole, les femmes Beti Be Nanga ont cherché à contourner ces interdits. Dès qu’elles en avaient l’occasion, celles-ci se réunissaient, en fin de journée, pour chanter en frappant et en tapant du pied de manière continue et rythmique sur le sol tout en secouant les épaules.

 

« À travers le rythme du Bikutsi, les gestes du corps, les éclats de rire sonores et la violence des paroles, les femmes font irruption dans l’espace public, à partir de mots très simples qui mettent en lumière les problèmes cruciaux du pays. Des chants rebelles témoignent de la dimension politique de la créativité culturelle des femmes africaines. C’est bien la révolte et la rupture qui s’expriment en chansons » Jean-Marc Ela dans « Le Bikutsi au Cameroun : ethnomusicologie des « Seigneurs de la forêt»

 

Au fur et à mesure que la population se déplaça vers les villes en pleine expansion, ce rythme à 6/8 se transmit et fut progressivement joué dans les bars tous les soirs après le travail.¹

 

Les instruments : élément essentiel du Bikutsi

Qui dit Bikutsi, dit percussions ! À l’origine, le Bikutsi était joué par un orchestre de medzang, une variété de balafon traditionnel en bois. Bien plus qu’un instrument, le mendzang est un vecteur culturel Beti qui se traduit par des soirées « Spécial medzang » au cours desquelles vous aurez l’occasion de danser jusqu’au petit matin.

 

« On reconnaitra d’une manière générale le Bikutsi par une guitare au « son balafon » très dynamique et prépondérant. Le son de cette guitare supplante presque tous les autres sons. Aussi, le succès d’un morceau ici dépend-il du doigté du soliste » Jean Maurice Noah dans « Le Bikutsi au Cameroun : ethnomusicologie des « Seigneurs de la forêt»

 

Evasion au rythme du « mendzang » - CamernewsL’artiste Sally Nyolo jouant du medzang

 

Dans les années 1970, le Bikutsi s’est modernisé avec l’introduction de nouveaux instruments tels que la guitare, la batterie électrique mais aussi les tumba dits « tambours congo ».

 

L’évolution du Bikutsi conjugué au féminin

 

« Quand je quitterai ce lit d’hôpital, je chanterai jusqu’à ma mort. »

 

Comment parler du Bikutsi sans évoquer la voix d’or du Cameroun ?

Anne-Marie Mvunga Nzié est sans conteste l’une des précurseuses du Bikutsi. Depuis sa naissance en 1932 à Lolodorf, elle baigne dans la musique et le chant traditionne et rejoint une chorale de son village dès sa huitième année. Un accident la contraint à passer une partie de son adolescence à l’hôpital où elle y composera ses premières chansons. Durant ses 55 ans de carrière, la « reine mère du Bikutsi » a reçu un grand nombre de récompenses notamment grâce à ses titres à succès : « Malundi », « Liberté », « Sarah » ou encore « Beza Ba Bzo ». Véritable monument de la musique camerounaise, Anne-Marie Nzié a permis d’ouvrir la voix à une pléaide de nouvelles artistes. ²

 

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« Ezezeck », ce titre est… comment dire… exceptionnel ? Moins populaire que ces consoeurs, la chanteuse, interprète et danseuse Rantanplan n’en est pas moins talentueuse. De son vrai nom Dorothée Kouée, « La Reine du Bikutsi » a considérablement marqué les années 90 et influencé des étoiles montantes du Bikutsi moderne telles que K-Tino, Lady Ponce, Majoie Ayi ou encore Coco Argentée. C’est Rantanplan qui a initié à K-Tino à la danse. ³ (Vous savez comment le coup de rein de K-Tino est huilé, n’est-ce pas ?) Elle va suggérer à la « Femme du peuple » quelques pas de danse dans le cabaret où elle prestait puis répéter avec elle. Women supporting women… 😉

 

K-Tino : «Ça fait 35 ans que je fais la musique mais je n'ai pas de maison » À travers des textes et des titres provocateurs tels que « Action 69 », « 7e Ciel », « Viagra » et bien d’autres,

Catherine Edoa Ngoa alias K-Tino, exprime ses envies et les assume. Surnommée « la Femme du peuple » ou « La Mama », elle débute sa carrière au début des années 90 dans les cabarets « Chacal » et « Escalier bar » de Yaoundé sous l’aile du fameux Théodore Epeme a.k.a Zanzibar du mythique groupe des Têtes Brulées. Son orchestre Le Quartier Poto Poto Plus l’accompagne depuis une vingtaine d’années. ⁴ K-Tino divise l’opinion publique et elle le sait. Pourtant, à travers ses seize albums, cette grande parolière met en exergue ses revendications et invite ses auditrices à en faire de même de manière beaucoup subtile qu’elle n’y paraît…

 

 

Quelle belle femme… quel talent ! Ancienne danseuse de Zélé le Bombardier et d’Ama Pierrot mais également ancienne soliste du groupe Les Têtes Brulées, Natascha Bizo était symbole de puissance, de séduction, de générosité et de joie de vivre. Alliant tradition et modernité, l’auteure du titre « Cassé bambou » a su apporter un souffle nouveau au Bikutsi au milieu des années 1990.⁵ Par sa voix suave et un lyrisme envoûtant, Natascha Bizo a promu sa culture et magnifier le Bikutsi jusqu’à son décès en 2017 sur sa terre natale au terme de plusieurs années de lutte acharnée contre des cancers multiformes.

 

Lady Ponce - Olympia

Lady Ponce, de son vrai nom Adèle Ruffine Ngono est l’une des représentantes attitrées du Bikutsi. Auteure, compositrice et interprète, la Lady, née en 1984, chante depuis son enfance dans les chorales et associations communautaires. Elle s’est faite connaître au grand public en 2004 grâce à son titre « Le Ventre ». Héritage de longues nuits de prestations dans les cabarets au début de sa carrière, Lady Ponce est non seulement une artiste à la voix puissante et douce mais également une danseuse dont le coup de rein en marquera plus d’un ! Au fil des années, la créatrice de la ponce attitude a su faire évoluer son style musical et vestimentaire osé tout en restant fidèle à elle-même.

 

Majoie Ayi, de son vrai nom Ayi Bekono Balbine Sylvette Majoie est une auteure-compositrice, danseuse et chorégraphe. Sa carrière artistique prend un tournant particulier lorsqu’elle rejoint le groupe « Les Maquisards » dirigé par Patou Bass. Son premier album solo « Origines » confirme définitivement son statut d’artiste épanouie et accomplie auprès de son public. Son ton grave et ses titres à succès « Panik à bord », « Aicha » ou encore « Qui a bu boira » sont l’expression de son talent, précoce et inné. Son dernier projet, un bel EP de 5 titres, intitulé « La Matadora » a été dévoilé au grand public le 8 mars 2021.

 

 

Née au sein d’une famille de talents, Chantal Ayissi débute sa carrière artistique en tant que danseuse du chanteur Owona Anderson. Elle se joint à son frère Ayissi Le Duc et intègre le Ballet National à l’âge de 13 ans. Son talent et son ambition lui permettront de participer à plusieurs compétitions dans le monde entier. L’album « Africa », sorti en 1990, marque le début d’une brillante carrière musicale.  En 1994, son deuxième opus enregistré au studio Makassi de Sam Fan ThomasYit ma (“Ne m’oublie pas”), révèle une femme camerounaise moderne révolutionnant le Bikutsi en le brassant avec des sonorités funk. S’en suivront cinq autres albums Bikutsi teintés de makossa, assiko, soukouss, mangambeu et autres sonorités africaines. ⁶

 

“Tam tam a mote, tam za bike
Tam tam ma tongue, tam za bike tam
Tam tam a mote, tam za bike
Man itam bia nying ni ane djuk bia yene“

 

Le titre « Tam Tam » est sûrement l’un des plus beaux enregistrés par Sally Soleïnie Nyolo. Auteure, compositrice, interprète et productrice, elle a produit et participé à de nombreux albums, musiques de films, spectacles et a réalisé sept albums solo dont Tribu (1996) d’où « Tamtam » est issu. Décorée du Prix Découverte RFI, du prix de la Francophonie, du prix USA Songwritting Competition et médaille du chevalier de l’Ordre de la Valeur, Sally Nyolo a fait résonner son merveilleux timbre de voix en langues Ìtón, française et anglaise aux quatre coins du monde. Elle a également proposé une version plus folk du Bikutsi.⁷

 

Une fois de plus, la danse et le chant ont toujours constitué un moyen de revendication des femmes sur le continent africain (Cf : L’article « La rébellion anti-colonialiste des femmes de l’Anlu). Cet article s’est essentiellement focalisé sur huit femmes mais la liste des artistes de Bikutsi féminin est longue ! Les années 80 et 90 ont révolutionné le Bikutsi et ont permis l’éclosion de nouveaux talents. De Taty Eyong en passant par Reniss ou encore Coco Argentée, ces femmes contribuent à façonner le Bikutsi 2.0. Selon vous, la relève est-elle asssurée ?

 

Bibliographie :

¹ CLERFEUILLE Sylvie, Afrisson, « Le Bikutsi », 11/10/2007

² LABESSE Patrick, RFI, « Anne-Marie Nzié, Mama Cameroun », 26/05/2016

³ KETCHIEMEN Arol, Agenda Culturel du Cameroun, « Rantamplan, afin que justice lui soit rendue », 30/01/2020

 TCHOUAKEU KANGUELIEU Mesmin, « Histoire des femmes célèbres du Cameroun », 2008, Éditions Cognito

⁵ EFFA ZOOMEVELE François, Journal du Cameroun, « Majoie Ayi : Artiste à part, et à part entière », 19/06/2014

⁶ TSOPO NZIEMI NEL, BRUKMER Magazine, « Rencontre avec Chantal Ayissi : Elle nous a tout dit ! », 23/03/2008.

⁷ RFI, « Passeport artiste: Sally Nyolo », 12/12

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D.E.S

Hello, c'est comment ? Je te souhaite la bienvenue sur mon blog. Ici je te partage ma passion pour la culture du Mboa à travers le récit de son histoire, ses cultures et ses traditions. J'espère que tu apprécieras le contenu. N'hésites pas à suivre OKamerun sur les réseaux et donnez tes impressions en commentaire! Take care, D.

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